La dette, c’est comme les épices : il faut bien mesurer la quantité et l’usage !
22 octobre 2026
Rédigé par :

Étienne Desfossés
Directeur des finances
« Nous ne voulons pas de dette. » Cette phrase revient fréquemment autour des tables de conseils d’administration. Pourtant, cette prudence crée parfois un paradoxe : certaines organisations accumulent des liquidités importantes, reportent des investissements stratégiques, retardent des embauches nécessaires ou utilisent leurs réserves pour financer l’ensemble de leurs projets. En cherchant à éviter toute dette, elles limitent parfois leur capacité de développement.
Or, plusieurs d’entre elles disposent d’une situation financière solide et d’une excellente capacité d’emprunt. La dette n’est pas nécessairement un signe de mauvaise gestion. Lorsqu’elle sert à financer des actifs durables, soutenir un projet de croissance ou accélérer le développement de l’organisation, elle peut devenir un levier stratégique. La véritable question n’est donc pas de savoir s’il faut éviter la dette, mais plutôt quand et comment l’utiliser de façon responsable pour créer davantage de valeur.
Mais alors, pourquoi la dette a si mauvaise réputation ?
La dette inspire souvent la méfiance. Les souvenirs d’épisodes de surendettement, la récente hausse des taux d’intérêt et une culture de prudence bien présente dans les coopératives et les OBNL expliquent en partie cette perception. Cette prudence est légitime : la dette entraîne des remboursements obligatoires, exerce une pression sur les liquidités et réduit une marge de manœuvre financière déjà limitée en économie sociale.
Cependant, éviter systématiquement l’endettement comporte aussi des risques. Une organisation peut alors reporter des investissements importants, retarder son développement ou renoncer à des occasions porteuses. Il est donc futile de classer la dette comme bonne ou mauvaise, il faudrait plutôt s’intéresser aux conditions lors desquelles elle peut être utilisée de façon responsable pour soutenir la mission et la croissance de l’organisation.
Le coût caché de ne pas s’endetter
Prenons l’exemple d’une coopérative qui dispose de 400 000 $ d’encaisse et qui souhaite réaliser un projet d’investissement de 300 000 $. À première vue, payer comptant peut sembler être la solution la plus prudente : aucun intérêt à payer et aucune dette à rembourser. Pourtant, cette décision aurait pour effet de réduire les liquidités disponibles à seulement 100 000 $, diminuant la marge de sécurité financière de l’organisation. En cas de baisse des revenus, de dépenses imprévues ou d’occasions d’affaires inattendues, la coopérative disposerait alors de moins de ressources pour réagir rapidement.
Une autre approche consiste à financer une partie du projet par emprunt. Dans ce scénario, la coopérative conserve une part importante de son encaisse, protège son fonds de roulement et maintient une plus grande flexibilité financière. Elle demeure en mesure d’assumer ses obligations courantes tout en réalisant son investissement. Bien sûr, cette stratégie implique des paiements d’intérêts et des remboursements périodiques. Toutefois, ces coûts doivent être mis en perspective avec les avantages associés à la conservation des liquidités.
Cet exemple illustre une réalité souvent méconnue : la dette ne fragilise pas automatiquement la santé financière d’une organisation. Lorsqu’elle est utilisée de façon réfléchie et pour financer des projets créateurs de valeur, elle peut au contraire contribuer à préserver l’équilibre financier, réduire les risques de liquidité et offrir à l’organisation une plus grande capacité d’adaptation face à l’incertitude. Dans cet exemple, le risque n’est donc pas nécessairement l’endettement, mais plutôt la perte de flexibilité financière.
Les trois questions avant d’emprunter
Avant de contracter une dette, il est utile de se poser quelques questions simples. D’abord, cet investissement créera-t-il de la valeur ? Qu’il s’agisse d’acquérir un nouvel équipement, d’acheter un immeuble, de réaliser une transformation numérique ou de développer une activité rentable, l’endettement devrait idéalement permettre à l’organisation d’améliorer sa performance ou sa capacité d’action.
Il faut ensuite se demander : nos liquidités permettent-elles d’assumer les paiements ? Même un projet porteur peut devenir problématique si les remboursements fragilisent les opérations courantes ou réduisent excessivement le fonds de roulement.
Enfin, particulièrement dans les coopératives et les OBNL, une dernière question mérite d’être posée : le projet soutient-il notre mission ? Le rendement d’un investissement ne se mesure pas uniquement en dollars. Le maintien de services essentiels, l’amélioration de l’accessibilité, le renforcement de l’autonomie collective ou les retombées positives pour la communauté constituent également des formes de valeur.
Lorsque la réponse à ces trois questions est positive, la dette devient souvent moins un risque qu’un moyen de réaliser un projet porteur pour l’organisation et ses membres.
Trois indicateurs simples à surveiller
Une fois le projet validé, quelques indicateurs permettent de vérifier si l’endettement demeure prudent. Le ratio de liquidité mesure la capacité à respecter les obligations à court terme ; ce qui est très pertinent pour évaluer notre capacité à faire les paiements de capital. Le ratio d’endettement indique quant à lui la part des actifs financée par la dette, permettant de voir la place que prendra la dette dans notre montage financier. Enfin, la couverture du service de la dette évalue la capacité de générer suffisamment de liquidités pour effectuer les remboursements prévus.
Ces indicateurs ne servent pas à freiner les ambitions ou à empêcher les investissements. Ils permettent plutôt de valider qu’un projet créateur de valeur, compatible avec la mission et soutenable sur le plan financier, peut être réalisé dans des conditions saines. En somme, les ratios ne remplacent pas le jugement des administrateurs ; ils leur donnent les informations nécessaires pour prendre de meilleures décisions.
Quand la dette devient un problème
Si la dette peut être un levier de développement, certaines situations doivent toutefois inciter à la prudence. Lorsqu’une organisation emprunte pour financer des pertes récurrentes, payer ses dépenses courantes ou combler un manque chronique de liquidités, la dette devient souvent le symptôme d’un problème plus profond. D’autres signaux d’alerte méritent également l’attention des administrateurs : le refinancement continuel des emprunts, une diminution constante de l’encaisse ou l’incapacité de constituer des réserves financières. Dans ces circonstances, l’endettement ne sert plus à créer de la valeur, mais à reporter des difficultés existantes.
La distinction est fondamentale. Une mauvaise dette finance le passé : elle compense des problèmes déjà survenus sans en corriger les causes. Une bonne dette, au contraire, prépare l’avenir. Elle permet de réaliser des investissements, de renforcer la capacité d’action de l’organisation et de soutenir sa mission à long terme. Ce n’est donc pas la présence d’une dette qui doit inquiéter, mais plutôt la raison pour laquelle elle est contractée.
Conclusion
Une organisation qui refuse systématiquement la dette risque parfois davantage qu’une organisation qui l’utilise judicieusement. L’endettement n’est ni bon ni mauvais en soi. Tout dépend de son objectif, de sa taille et de la capacité de l’organisation à l’assumer. Une dette contractée pour financer des investissements créateurs de valeur, soutenir la mission ou renforcer la capacité d’action de l’organisation peut constituer un puissant levier de développement. À l’inverse, une dette utilisée pour compenser des difficultés récurrentes ou retarder des décisions difficiles représente un risque réel.
L’objectif n’est donc pas d’atteindre zéro dette, mais de maintenir une dette soutenable, utile et alignée sur la mission. Ainsi, la dette c’est comme les épices. Il faut mettre les bonnes épices à la bonne recette et dans des proportions adéquates, sans quoi notre recette perdra tout attrait. À l’inverse, une recette sans épices risque fortement d’être fade et de manquer d’intérêt. Et vous, votre gestion financière, la préférez-vous épicée ?
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